Ces problèmes que pose la détection du covid-19 par des chiens renifleurs

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ALBERTO PIZZOLI via AFP via Getty Images

Un chien renifleur participe à un entraînement expérimental pour détecter le Covid-19 par la sueur, à l’hôpital universitaire Campus Bio-medico de Rome, le 31 mars 2021. (Photo by ALBERTO PIZZOLI/AFP via Getty Images)

Les médias emballés par l’annonce en parlent depuis des semaines. Certains l’affirment. Les chiens détecteurs de Covid peuvent nous aider à sortir de la crise dans laquelle nous sommes plongés depuis plus d’un an. 

S’exposer à leur flair semble à première vue moins contraignant qu’un grand coton tige dans le nez, plus chaleureux qu’un QR code sur un smartphone. 

Voir les chiens dressés à travailler avec facilité est toujours fascinant. On connaît leur capacité à flairer les personnes ensevelies ou recherchées, les trafics de drogue ou tout simplement accompagner des aveugles. On n’est pas étonnés qu’ils puissent flairer la Covid.

Quittons cette approche spontanée pour une démarche plus scientifique. Tentons de sortir des évidences pour considérer les résultats que l’on obtiendrait dans les conditions d’application réelles.   

Pour ce faire, partons d’une récente étude menée en Île-de-France par l’AP-HP et l’ENVA (École Vétérinaire de Maisons-Alfort): l’étude Nosaïs. Elle porte sur 335 volontaires dont 109 détectés positifs à la Covid par le test RT-PCR. Les chiens dressés à détecter le virus ont marqué les positifs à 97%. Un critère de sensibilité élevé. Sur les personnes négatives, on atteint 91% de bons résultats. Les mêmes études menées dans d’autres pays, notamment au Moyen-Orient, corroborent ces résultats avec quelques nuances liées à la sélection des chiens et à leur éducation. 

L’exploitation des capacités olfactives des chiens en médecine n’est pas nouvelle. Elle fait l’objet d’études en cancérologie, notamment pour détecter le cancer du sein. C’est le protocole KDOG. Ses premiers résultats sont prometteurs, mais l’équipe essaye de résoudre des problèmes de variabilité. Pourquoi? Parce que l’exercice est très difficile. Parfois le chien se lasse, où y arrive mieux certains jours que d’autres, ce qui n’a rien d’étonnant pour un être vivant. Cette variabilité n’est pas visible sur les études préliminaires menées sur des temps courts, après des entraînements intensifs, avec des chiens hyper-sélectionnés pour leurs grandes capacités d’olfaction. 

KDOG – Institut Curie est né en 2016 et rassemble plusieurs équipes autour de programmes de recherche complémentaires: l’éducation de chiens à la détection du cancer du sein à partir d’échantillons de sueur; la recherche de la signature olfactive du cancer du sein en chimie; des travaux scientifiques sur les odeurs (conservation, adsorption).

En ce qui concerne la Covid, on peut se demander si la transposition des conditions de travail des chiens en formation sera applicable sur le terrain. A l’instar des études menées sur le cancer, les chiens dressés à la détection de la Covid ont été conditionnés dans des salles de travail. Les échantillons qu’on leur présente ont été conservés à température idéale. Les exercices sont brefs. Des récompenses sont à la clé. Seuls des chiens de détection déjà aguerris à l’exercice et à leur maître ont conduit ces études. Autant de paramètres difficiles à répliquer pour un déploiement, dans des délais courts, dans la foule d’une gare ou d’un aéroport, dans une ambiance saturée de bruits, d’odeurs et de mouvements. 

Certes, les émanations volatiles de la Covid sont plus fortes que l’expression d’une tumeur enfouie au plus profond d’un tissu. Les gestes barrière et le port du masque en sont la conséquence. Il est logique qu’elles puissent être plus facilement détectées par un chien. 

Ce qui pose un réel problème est la mise en place du dépistage dans une foule, sans preuve de la répétabilité des résultats obtenus en salle de travail. Peut-on l’accepter? 

Dans une communication faite sur Numera.com le 11 juin 2021, l’équipe Nosaïs est très claire sur le sujet: “Il est illusoire d’espérer voir les chiens détecteurs de Covid en place dès cet été”.   

Si des chiens déjà dressés à la détection de drogue et d’explosifs sont employés à la détection de la Covid, nous risquons par exemple de nous retrouver dans des situations extrêmement embarrassantes comme le dépistage simultané de cannabis et de Covid. Sur ce point, les questions éthiques, déontologiques et légales commencent à se recouper avec les limites de l’exercice en conditions réelles. 

 

 

Sans être accompagnée d’un cadre législatif (comme pour le “pass sanitaire”), la mesure crée un précédent sur les possibilités de réaliser un diagnostic médical par du personnel non médical (maître-chien, agent de sécurité) sans consentement. Cette absence de cadre juridique a d’ailleurs été avancée la semaine dernière par le Gouvernement belge avant qu’il décide de surseoir à la détection de la Covid par des chiens renifleurs. 

Les dépistages concernant la recherche d’explosifs ou de consommation de drogues illicites sont des exceptions; un refus pouvant être considéré comme suspect. En revanche, utiliser des chiens renifleurs dans une foule, à l’entrée d’un EHPAD ou d’une école, à des fins de dépistage, expose à des protestations qui feront l’objet de plaintes. Un dépistage collectif au sein d’une foule s’apparente à une restriction de liberté.

A l’inverse, le travail d’un chien en salle, sur la base d’un prélèvement (sueur, salive) a tout son sens, en respectant les personnes objet de ce dépistage, sans exposer directement leur corps à la sagacité sensorielle d’un chien. 

Prenons donc le temps de structurer et d’encadrer ces nouveaux outils de dépistage avant de les déployer, de prouver leur efficacité dans une foule, de former de nouveaux équipages (homme et chien). Solliciter l’avis du Comité Consultatif National d’Éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) serait aussi une précaution élémentaire.

 

Les signataires:

Dr Isabelle Fromantin, KDOG, Institut Curie

Pr Didier Sicard, Professeur émérite, Université de Paris

Pr Nathalie Salles, gériatre, Université de Bordeaux

Pr Dominique Stoppa Lyonnais, généticienne, Institut Curie et Université de Paris

Pr Claude Huriet, membre honoris de l’Académie Nationale de Médecine

Pr Nathalie Salles, Université de Bordeaux

Pr Thierry Philip, Président de l’Institut Curie

 

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