Chloé Zhao, une outsider à Hollywood

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En cinq ans et trois films, Chloé Zhao est passée avec fulgurance du circuit indépendant aux Oscars. Mais à la vision de “Nomadland” et avant son transfert dans l’univers Marvel, quelque chose du charme et de l’authenticité de son cinéma ne s’est-il pas déjà perdu ?

Ascension, le mot est faible pour qualifier le parcours de cette cinéaste chinoise de 39 ans. En trois films, et bientôt quatre avec la sortie d’Eternals prévue pour cet automne, elle a gravi l’Everest du cinéma par presque tous les pans.

Après deux premiers films sélectionnés à la Quinzaine des réalisateurs, Chloé Zhao a remporté avec son troisième long métrage, Nomadland, le Lion d’or à la Mostra de Venise et, au terme d’une pluie de récompenses, les Oscars de meilleure réalisatrice et de meilleur film.

A ces honneurs pourraient bientôt s’ajouter les hauteurs du box-office mondial puisque Eternals, film de super-héros siglé Marvel, est l’un des blockbusters les plus attendus de l’année.

Toujours plus vers l’ouest

Née en 1982 à Pékin, Chloé Zhao aspire vite à quitter son pays natal. Lorsque, après avoir été subjugué·es par son deuxième film, The Rider, nous la rencontrons en 2017 sur une plage de la Croisette, elle nous le dit d’emblée.

“Lorsque je vivais en Chine, je rêvais de venir en Occident. Aller vers l’ouest est le grand mouvement de mon existence ; Londres à 15 ans pour le lycée, puis New York, où j’ai suivi des cours de cinéma à l’université, et maintenant la Californie.” Naturalisée américaine, elle vit aujourd’hui avec ses poules et ses chiens à Ojai, une petite ville thermale située à une centaine de kilomètres de la frénésie d’Hollywood.

“Le véritable rêve américain est de ne jamais abandonner et de continuer à rêver, plutôt que de gagner.”

Discrète sans être timide, avare de grandes déclarations mais dotée d’une parole sûre, la réalisatrice est un symbole du rêve américain, mythe qui la fascine et habite ses trois premiers films : “J’ai toujours été passionnée par la jeunesse de ce pays, du point de vue des colons puisque les natifs représentent une société bien plus ancienne. La jeunesse de cette nation implique une quête d’identité très forte et une capacité à s’autodéterminer. Je pense d’ailleurs que le véritable rêve américain est de ne jamais abandonner et de continuer à rêver, plutôt que de gagner.”

L’envers du rêve américain

Si elle fait désormais partie des super-gagnant·es, son œuvre s’intéresse justement à l’envers de ce mythe, pas forcément aux perdant·es, mais plutôt à celles et ceux qui vivent à la marge.

Dans Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015), elle suit Aurelia et Johnny, un jeune couple qui décide de quitter la réserve amérindienne où il·elles ont jusque-là vécu pour chercher du travail à Los Angeles, avant qu’un drame ne contrecarre leur plan.

Dans The Rider (2017), c’est la trajectoire de Brady, un cowboy amérindien dresseur de chevaux, étoile montante du rodéo mais victime d’une grave blessure, que Chloé Zhao restitue.

Dans ces deux premiers films, on voit déjà en germe ce qui fera la force de Nomadland : une capacité à inscrire des trajectoires buissonnières de martyr·es dans les grands espaces d’un Far West contemporain, en leur restituant, par un regard d’une tendresse, d’une empathie et d’une justesse rares, toute la dignité qui leur a été volée par la fatalité.

Chloé Zhao, une outsider à Hollywood

Mêlant réalisme social et poésie de paysages baignés d’une lumière crépusculaire, ses films flirtent avec une démarche documentaire. Ils sont le fruit d’un long processus d’imprégnation dans les milieux qu’elle filme.

Mis à part Frances McDormand, David Strathairn et Peter Spears dans Nomadland, tous les autres personnages de ses films sont des acteurs et actrices non professionnel·les incarnant leur propre rôle.

“En tant que féministe, je pense qu’il est important de dire aux garçons qu’ils peuvent être vulnérables.”

Sans jamais verser dans le pathos, le cinéma de Chloé Zhao n’est jamais aussi beau que lorsqu’il dépeint une vulnérabilité brute et politique, car The Rider est aussi une merveilleuse déconstruction de l’image viriliste du cowboy.

“En tant que féministe, je pense qu’il est très important de dire aux filles qu’elles peuvent être fortes, mais c’est aussi important de dire aux garçons qu’ils peuvent être vulnérables. Je veux créer des images différentes auxquelles les jeunes hommes puissent s’identifier”, déclare-t-elle.

Un film à concours

Quelques mois après Cannes, Chloé Zhao présente The Rider à Toronto où l’attend de pied ferme Frances McDormand. L’actrice vient d’acheter les droits d’un livre de Jessica Bruder, une chronique de la vie précaire et nomade que vivent des vieux·vieilles Américain·es, mis·es à la porte de chez eux·elles après la grande récession de 2008.

Pour écrire son livre et à l’instar de Chloé Zhao, Jessica Bruder s’est immergée dans la vie de ces laissé·es-pour-compte. L’actrice déjà doublement oscarisée a le nez fin et en propose l’adaptation à la réalisatrice. Elle lui permet de franchir un palier.

Car si Nomadland est esthétiquement très proche de ses deux premiers films, son budget de cinq millions de dollars (somme qui reste minime pour un film américain produit par un grand studio) et son casting font passer Zhao dans une autre catégorie, celle des cinéastes à même de briller dans les compétitions officielles des plus grands festivals et, par effet domino, lors de la campagne des récompenses du cinéma américain.

Nomadland est l’un des films les plus récompensés de l’histoire

La suite est pavée d’or. Sélectionné à la Mostra et grandissime favori d’une compétition certes affaiblie par le contexte épidémique, le film est sacré Lion d’or. Sorti outre-Atlantique simultanément en salle et, Covid oblige, en streaming (sur Hulu, la plateforme de Disney), Nomadland deviendra par la suite l’un des films les plus récompensés de l’histoire des campagnes de récompenses.

En plus des Golden Globes du meilleur film et de la meilleure actrice et d’une myriade de prix moins prestigieux, il rafle les Oscars du meilleur film, de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice.

Chloé Zhao devient la seconde femme à remporter cet Oscar, après Kathryn Bigelow en 2010 pour Démineurs, et la première femme non blanche à recevoir cette statuette.

Chloé Zhao, chez elle à Los Angeles, en 2020 © Pat Martin/Rocket Science

Lors de cette 93e cérémonie des Oscars, Chloé Zhao fait une entrée fracassante dans l’histoire du cinéma. Mais son succès ne ravit pas tout le monde. En Chine, les Oscars sont boycottés et sa victoire censurée, car la réalisatrice est considérée comme une traîtresse à la patrie.

En cause, une déclaration datant de 2013. Interrogée par le magazine Filmmaker, la cinéaste déclarait : “A l’époque où j’étais adolescente en Chine, je vivais dans un lieu où le mensonge était partout. J’ai reçu beaucoup d’informations fausses durant ma jeunesse, et je suis devenue très rebelle vis-à-vis de ma famille et de mon héritage.” Jusqu’à nouvel ordre, aucune sortie de son dernier long métrage n’y est prévue.

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Le film comme l’époque sont traversés par l’évidence de la perte

Film dont on ressort à la fois habité·e par une vertigineuse impression de solitude (celle de ces nouveaux·elles nomades exclu·es du capitalisme) et par un puissant sentiment d’appartenance (à la chaîne de solidarité que produit cette exclusion), Nomadland est en quelque sorte en osmose avec son contexte de réception, celui d’une pandémie mondiale de Covid. Le film comme l’époque sont traversés par l’évidence de la perte, la nostalgie d’un monde révolu et la contrainte de la stase, car le nomadisme est, ici, plus vu comme une punition que comme une utopie libertaire.

Et pourtant, quelque chose tourne un peu à vide, comme une légère odeur de film de commande, une édulcoration de ce qui faisait le charme et l’authenticité de ses deux premiers longs. McDormand est allée la chercher pour reproduire, dans une économie plus importante et avec une tête d’affiche, ce qu’elle avait déjà démontré.

Zhao s’exécute avec brio, mais on ressent une légère gêne, comme si la cinéaste ne parvenait pas complètement à accorder le corps de la star avec son biotope naturaliste, donnant parfois au film des airs de “Frances en visite chez les pauvres”.

Du naturalisme à l’univers Marvel

A mille lieues de ce cinéma social, la prochaine réalisation de Chloé Zhao explorera un tout autre registre puisqu’il s’agit d’Eternals, pièce maîtresse de la “phase IV” des studios Marvel et dont la sortie est prévue pour début novembre. Inspiré d’un comics de Jack Kirby (X-Men, Hulk, Les 4 Fantastiques), Eternals se situe juste après Avengers : Endgame.

Il sera centré sur un groupe de super-héros·oïnes, les Eternels, ancienne race d’humains capables de manipuler l’énergie cosmique et vivant caché·es sur Terre, prêt·es à sortir de leur anonymat pour protéger la planète de leur alter ego maléfique, les Déviants.

Au sein d’un casting très cosmopolite, on retrouve Kit Harington, Angelina Jolie, Salma Hayek et d’autres acteur·trices moins connu·es venu·es des quatre coins du monde, dont le petit garçon de Capharnaüm de Nadine Labaki, le Syrien Zain al-Rafeea.

Incongru, le choix de Chloé Zhao ne l’est pas tant que ça. C’est d’ailleurs la cinéaste qui a d’elle-même contacté Kevin Feige, le patron des studios Marvel, en 2018, pour lui proposer ses services. Comme elle nous le déclarait.

“J’ai toujours aimé raconter des histoires par différents moyens. Quand j’étais enfant, je voulais être dessinatrice de mangas et j’étais fan de comics. J’avais développé des aptitudes techniques, mais je n’avais rien à dire, j’ai donc décidé de commencer des études de sciences politiques pour essayer de comprendre le monde qui m’entoure.”

Premier blockbuster woke de Marvel

On peut considérer les trois premiers films de Chloé Zhao comme des exercices de style, visant d’une part à intégrer le cinéma d’auteur américain et d’autre part à se fabriquer une pensée, des partis pris et un regard sur le monde, qui sont aujourd’hui arrivés à maturité.

En plus d’un casting multiculturel, on y verra le premier super-héros Marvel ouvertement gay

Non contente d’avoir imposé au studio un tournage en décors pour la plupart naturels et en équipe réduite, Zhao signera sans doute avec Eternals le premier blockbuster woke de Marvel. En plus d’un casting multiculturel mêlant stars et inconnu·es du grand public, on y verra le premier super-héros Marvel ouvertement gay.

Le véritable épanouissement de la réalisatrice chinoise serait d’être une héritière des Wachowski ou d’Ang Lee, ayant débuté dans le cinéma social avant de s’épanouir du côté du blockbuster, un peu à l’image de Patty Jenkins réalisant Wonder Woman et le prochain Star Wars après avoir fait Monster. Cette thèse est corroborée par le prochain projet de la cinéaste : un western science-fictionnel qui galoperait dans l’univers de Dracula. Elle a décidément les dents longues.

Nomadland de Chloé Zhao, avec Frances McDormand, David Strathairn (E.-U., 2020, 1 h 55). En salle le 9 juin

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