“La plus grande usine de recyclage du monde”, une chimère face à la crise du plastique

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Mohammad Ponir Hossain / Reuters

En marge de la signature d’un partenariat avec Suez, Loop Industries a déclaré être capable de produire 4,2 milliards de bouteilles de soda en plastique recyclé. Une jeune fille s’amuse avec un jouet en plastique trouvé dans une usine de recyclage à Dhaka, au Bangladesh, le 8 juillet 2019. Image d’illustration. 

RECYCLAGE – En septembre, Loop Industries, une start-up soutenue par plusieurs grandes marques populaires, a annoncé son partenariat avec Suez, le géant français de la gestion des déchets, pour ouvrir la plus grande usine de recyclage au monde, quelque part en Europe, d’ici 2023. L’entreprise a déclaré qu’elle serait capable de produire chaque année l’équivalent de 4,2 milliards de bouteilles de soda en plastique recyclé “comme neuf”, en transformant des déchets plastiques à priori non recyclables et de mauvaise qualité.

L’usine a été présentée comme la première installation de recyclage Infinite Loop au monde, basée sur le processus chimique révolutionnaire de Loop Industries. Cette technologie permet de décomposer le PET (le plastique le plus largement utilisé) en blocs moléculaires avant de les reconstituer pour produire un plastique quasiment neuf. Loop vante les mérites de son plastique recyclable ”à l’infini” qui pourrait aider les entreprises à atteindre leur ambitieux projet: utiliser davantage de plastique recyclé dans leurs produits et leurs emballages sans sacrifier les performances. 

Un mois plus tard, le cabinet d’études spécialisé dans la vente à découvert Hindenburg Research, qui parie essentiellement contre les entreprises, a publié un rapport très critique sur la société montréalaise: “Nos recherches indiquent que Loop n’est que de la poudre aux yeux sans aucune technologie viable”. Le cours des actions de Loop a immédiatement chuté de plus de 30% et a continué de baisser. La société fait maintenant face à plusieurs recours collectifs et à une enquête de l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers. Loop n’a pas fait de commentaires, mais l’entreprise a publiquement nié ces allégations et a déclaré que les affirmations de Hindenburg étaient “infondées, incorrectes et basées sur la première itération de la technologie de Loop”, qui a été mise à jour en 2017. 

Que Loop soit en mesure de prouver ou non que son innovation n’est pas la “chimère” invoquée par Hindenburg, les experts de l’environnement nous mettent en garde contre le risque de miser trop d’actions sur une technologie miracle pour résoudre le problème du plastique. Ces derniers remettent en question la véracité de l’engagement pris par les entreprises en matière de développement durable lorsque celles-ci soutiennent des projets de recyclage chimique hasardeux qui n’ont pas fait leurs preuves, alors qu’elles s’opposent à des solutions couronnées de succès.

“Plus nous nous laissons aveugler par la dernière solution miracle de l’industrie, plus nous nous détournons des solutions transformatrices concrètes que nous devons exiger des entreprises”, a déclaré Claire Arkin, de l’organisation à but non lucratif Global Alliance for Incinerator Alternatives (GAIA).

Les industriels, responsables de la pollution plastique? 

Aujourd’hui, personne ne peut nier le problème que représentent les déchets plastiques. Une récente étude de Pew Charitable Trusts a révélé que si nous continuons à produire et à consommer du plastique au rythme actuel, la quantité de plastique dans les océans sera multipliée par deux chaque année au cours de la prochaine décennie. 

Toutefois, il existe encore un désaccord considérable sur les rôles à jouer de chacun sur le sujet. Les groupes environnementaux veulent que les entreprises arrêtent de produire du plastique, tandis que les industriels estiment que le recyclage est la solution et se déchargent de cette responsabilité sur les consommateurs. 

Pour leur part, la majorité des grandes marques de consommation se sont engagées à remplacer (dans une certaine mesure) le plastique vierge de leurs emballages par des matériaux recyclés post-consommation. Dans l’Union européenne et en Californie, grâce à la législation, les entreprises se verront infliger une amende si elles ne respectent pas la quantité minimum obligatoire de matériaux recyclés dans leur production. 

Cela signifie que tous les pays doivent désormais augmenter leur stock de plastique recyclé. Or, un problème subsiste: les méthodes classiques de recyclage mécanique ne traitent généralement que des contenants propres et correctement triés, tout le reste (emballages souples, barquettes graisseuses, tissus synthétiques) est inutilisable.  

DR

La future usine de Suez et Loop Industries entrera en service en 2023.

Le recyclage chimique promet de transformer tout type de plastique en plastique recyclé qui semblera comme neuf. Loop Industries se vante de pouvoir traiter le PET sous n’importe quelle forme grâce à son processus chimique, y compris les pulls en polyester abîmés et les “déchets plastiques marins dégradés par le soleil et le sel”. Pendant plusieurs décennies, le recyclage chimique a été considéré comme la solution ultime aux déchets plastiques, mais cette dernière ne s’est pas encore montrée à la hauteur de l’hyper médiatisation dont elle a fait l’objet.

“Ce projet a été vendu comme une solution miracle pour enrayer la pollution plastique, mais en réalité, le rendement est assez faible”, a déclaré Shanar Tabrizi, qui suit l’évolution des projets de recyclage chimique pour Zero Waste Europe, une organisation à but non lucratif basée à Bruxelles. Elle fait remarquer qu’au mois de juillet, GAIA a constaté que pendant le processus de recyclage chimique, environ 50 % du carbone contenu dans les déchets plastiques était généralement perdu sous forme de gaz à effet de serre, au lieu d’être retenu dans le produit plastique final. En outre, la plupart des processus de recyclage chimiques sont très énergivores, car la décomposition du plastique requiert des températures et des niveaux de pression élevés.

 Dans son rapport sur le recyclage chimique, GAIA a également constaté que sur les 37 usines de recyclage chimique proposées aux États-Unis (certaines remontant à l’année 2000), seules trois sont opérationnelles à ce jour et aucune n’a jamais réussi à produire du plastique recyclé à l’échelle commerciale. Elles décomposent les déchets plastiques en blocs de construction, mais ne parviennent pas à passer à la phase suivante pour les reconvertir en plastique.

Le recyclage chimique, “un nouveau leurre” 

Winnie Lau, chercheuse chez Pew et principale auteure du récent rapport sur les plastiques élaboré par l’organisation, a déclaré: “Le plastique issu des procédés chimiques est trop cher pour être utilisé dans les produits. [Par conséquent,] les entreprises ne le font pas.” Au lieu de cela, le produit est vendu comme carburant. 

“En fin de compte, il s’agit d’une technologie coûteuse et très énergivore, qui transforme un produit fossile – ce qu’est le plastique, essentiellement – en un nouveau produit fossile”, révèle Shanar Tabrizi. “Cela ne correspond pas vraiment à nos objectifs. À nos yeux, cela n’est qu’un moyen de créer une nouvelle chaîne d’approvisionnement pour l’industrie pétrochimique.” 

Cependant, le potentiel de cette technologie a attiré de nombreuses marques grand public. D’après les experts en environnement, cela donne une excuse aux fabricants pour ne pas apporter de changements significatifs à leurs méthodes de production jusqu’à ce que cette solution devienne viable.

“Selon moi, la technologie de recyclage chimique n’est qu’un nouveau leurre”, déclare Nusa Urbancic, directrice des campagnes chez Changing Markets Foundation, qui a récemment enquêté sur les promesses de certaines entreprises en matière de déchets plastiques et les actions qui ont fait suite à ces engagements. “Elles tentent de se réfugier derrière le fait que cette technologie est en cours de développement, ce qui leur permet de poursuivre leurs activités comme d’habitude. Du côté des consommateurs, cette situation les incite à penser que des solutions seront rapidement trouvées et qu’ils n’ont pas à se sentir coupables d’utiliser tous ces emballages plastiques qui finissent en déchets.” 

“Les entreprises pourraient avancer qu’elles ne disposent pas de cette technologie, et qu’elles ne pouvaient donc pas atteindre leurs objectifs. Cela pose un gros problème, car leur responsabilité n’est pas engagée.”

Nusa Urbancic, directrice des campagnes chez Changing Markets Foundation

En 2018, Loop Industries a signé une série d’accords avec des grandes marques productrices de plastique. Pour atteindre leurs objectifs, Coca-Cola, PepsiCo, Danone et L’Occitane ont choisi Loop Industries comme fournisseur de plastique recyclé. En novembre 2019, L’Occitane a annoncé son intention de commencer à utiliser du “plastique PET 100 % durable” dans toutes ses bouteilles, avant la date prévue, “grâce à Loop Industries”. À la suite du rapport cinglant de Hindenburg Research, Nusa Urbancic soupçonne ces entreprises d’avoir manqué de diligence pour “véritablement s’assurer que la solution de Loop n’était pas une chimère.”

Un porte-parole de Danone a déclaré au HuffPost que “pour savoir s’il était techniquement possible d’utiliser le plastique produit par Loop, nous avons lancé une petite production pilote de bouteilles recyclées avec du plastique fourni par Loop Industries”. La multinationale alimentaire a refusé de fournir plus de détails, mais a ajouté: “Nous prenons note des résultats du rapport Hindenburg Research. Nous mènerons des recherches en interne et nous acquitterons de notre devoir de diligence.” Danone a également confirmé faire appel à d’autres fournisseurs de plastique recyclé et que le groupe était en passe d’atteindre son objectif: utiliser au moins 50 % de plastique recyclé dans ses emballages d’ici 2025. 

Outre ses accords avec Loop, Coca-Cola s’est également associé à l’entreprise de recyclage chimique néerlandaise Ioniqa Technologies, tandis que PepsiCo, L’Oréal et Nestlé collaborent également avec Carbios, une start-up française spécialisée dans le “biorecyclage”. 

PepsiCo n’a pas souhaité faire de commentaires.

Une porte-parole, de Coca-Cola cette fois-ci, a déclaré à la rédaction du HuffPost que la société étudiait “un grand nombre de fournisseurs de technologies, de prestataires et de développeurs, pour accélérer la commercialisation et la mise à l’échelle des technologies” afin d’atteindre ses objectifs de développement durable. Elle a également indiqué que les embouteilleurs de Coca-Cola en Norvège et aux Pays-Bas avaient commencé à utiliser du plastique 100 % recyclé ce mois-ci.

La marque L’Occitane a déclaré qu’elle avait visité l’usine pilote de Loop Industries à Terrebonne, au Québec, avant de conclure un accord. “L’Occitane en Provence reste pleinement déterminée à tenir son engagement de 2025, indépendamment du fournisseur qui l’aidera à atteindre son objectif.” Bien que l’accord d’approvisionnement soit toujours en vigueur, la société a demandé à Loop de fournir plus d’informations à la suite des allégations de Hindenburg. 

 

CALEB JONES/ASSOCIATED PRESS

Le volume de plastique dans les océans pourrait doubler au cours des dix prochaines années si la production et la consommation de produits plastiques restent à leurs niveaux actuels. Des déchets plastiques sur la plage de l’atoll de Midway dans le nord-ouest des îles hawaïennes. Image d’illustration. 

 Nusa Urbancic a déclaré que le fait de s’appuyer sur les nouvelles technologies offrait une échappatoire très commode pour les entreprises qui ne tiennent pas leurs promesses.

“Les entreprises pourraient avancer qu’elles ne disposent pas de cette technologie, et qu’elles ne pouvaient donc pas atteindre leurs objectifs”, déclare-t-elle. Cela pose un gros problème, car leur responsabilité n’est pas engagée.

Elle a souligné que l’entreprise Coca-Cola était souvent revenue sur ses engagements. Il y a trente ans, elle s’était déjà engagée à inclure 25 % de matériau recyclé dans ses bouteilles en plastique. En 2001, cet objectif a été revu à la baisse pour viser 10 % en cinq ans. L’entreprise a ensuite promis d’atteindre le chiffre de 25 % d’ici 2015. Ayant manqué cet objectif, Coca-Cola vise désormais les 50 % d’ici 2030. 

Coca-Cola a déclaré au HuffPost que les objectifs manqués offraient “une occasion d’apprendre”.

Tsunami de pollution plastique

Il est vital que les entreprises tiennent leurs promesses quant à l’utilisation de plastique recyclé, mais ce n’est qu’une infime partie de la solution au problème du plastique. Il faudra que les gouvernements, les entreprises et les consommateurs fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour arrêter cette vague de pollution plastique, affirme Winnie Lau. Cela ne peut plus attendre.

Winnie Lau et son équipe de chez Pew ont analysé toutes les solutions qui pourraient être mises en œuvre à grande échelle au cours des 20 prochaines années. Ils ont constaté qu’aucune approche ne pouvait enrayer à elle seule l’immense vague de pollution plastique. En réalité, ce problème ne peut être résolu qu’en misant sur un ensemble de solutions, telles qu’éliminer les emballages inutiles, adopter des systèmes de consigne et de réutilisation, remplacer le plastique vierge par du plastique recyclé ou recourir à d’autres matériaux, comme le papier, collecter et éliminer correctement les déchets plastiques et, enfin, recycler. 

Si nous adoptons ces solutions et mettons en place des actions supplémentaires, “nous pouvons éliminer 80 % de la pollution en 20 ans, c’est-à-dire, en une génération”, a déclaré Winnie Lau. 

Dans le futur, le recyclage chimique pourrait jouer un rôle dans le traitement de certains types de plastiques qui ne peuvent être recyclés mécaniquement, comme les dosettes de condiments ou les déchets médicaux, notamment les équipements de protection médicale à usage unique. Mais les chercheurs de Pew prévoient que, dans le meilleur des cas, le recyclage chimique ne serait pas à même de produire de nouveaux produits en plastique à grande échelle avant 2030 ou 2031. Pour l’instant, cette technologie transforme uniquement les déchets plastiques en combustible, qui n’offre rien d’autre qu’une méthode d’élimination, tout comme l’incinération.

En revanche, le recyclage mécanique régulier des bouteilles et des contenants, en particulier ceux en PET ou en plastique PEHD que l’on trouve dans les bidons de lessive et les bouteilles de shampoing, est déjà bien établi, même pour la fabrication de contenants de qualité alimentaire. Si ce procédé est correctement déployé à grande échelle au cours des 20 prochaines années, les chercheurs de Pew ont révélé que ce type de recyclage pourrait empêcher jusqu’à un tiers du plastique produit de polluer. 

D’après Nusa Urbancic, les programmes de consigne des bouteilles sont un excellent moyen pour les entreprises de favoriser la production de plastique recyclé de haute qualité. 

“Nous voulons tous trouver un moyen simple de résoudre les problèmes, c’est dans la nature humaine.”

Winnie Lau, senior manager, Pew Charitable Trusts

Lorsque les consommateurs achètent un produit, comme une bouteille de lait ou de soda, une consigne de quelques centimes est généralement incluse dans le prix. Ensuite, au lieu de déposer ces emballages en PET ou en PEHD dans le bac de recyclage, les consommateurs les rapportent dans des points de collecte désignés, tels que des magasins ou des distributeurs automatiques inversés, et récupèrent leur consigne. Ces systèmes augmentent le taux de recyclage en motivant financièrement les consommateurs à rapporter les emballages. Ils permettent également d’améliorer l’efficacité du recyclage grâce au tri en amont des plastiques les plus exploitables, qui ne seront pas mélangés aux emballages sales ou à d’autres produits non recyclables.

Nusa Urbancic a constaté que ces programmes avaient donné d’excellents résultats partout où ils avaient été mis en place. Selon l’association à but non lucratif Container Recycling Institute, les dix États américains appliquant une politique de consigne enregistrent un taux de recyclage de 60 % des contenants de boissons, contre 24 % dans les États qui n’en ont pas. D’après l’OCDE, en Équateur, un système de consigne a augmenté le recyclage des bouteilles de boissons en PET de 30 % à 80 % dans l’année suivant sa mise en œuvre. La Norvège a mis en place un système de consigne national pour les bouteilles en plastique et enregistre un taux de recyclage de 97 %.

Réduire le plastique

Toutefois, aux États-Unis, les entreprises de la grande consommation se sont toujours opposées aux lois sur la consigne des bouteilles, car ce système augmente le coût de production et, selon elles, cela se refléterait dans le prix du produit et pourrait nuire à leurs ventes. De leur côté, les consommateurs ne paient pas plus s’ils récupèrent leurs dépôts, mais s’il existe différentes façons de financer ces systèmes de consigne, l’adhésion aux programmes est généralement payante et les fabricants doivent parfois se charger d’acheminer les bouteilles collectées vers les entreprises de recyclage.

Pour les experts, nous devons avant tout réduire l’utilisation du plastique de manière globale. Les entreprises peuvent contribuer, en partie, en évitant les emballages superflus ou simplement en réutilisant des contenants en plastique grâce à des systèmes de consigne et de re-remplissage. TerraCycle a lancé une initiative baptisée Loop (qui n’a aucun rapport avec Loop Industries) en partenariat avec des marques grand public, dont la dernière est Burger King. L’objectif? Vendre des produits dans des récipients que les consommateurs peuvent ensuite rapporter pour être re-remplis

Mais afin d’enrayer le problème de la pollution plastique, il faudra tout cela, ainsi qu’un engagement durable de la part des consommateurs et des entreprises pour changer leurs habitudes.

“Nous voulons tous trouver un moyen simple de résoudre les problèmes, c’est dans la nature humaine”, révèle Winnie Lau. “Mais le plastique est tellement omniprésent qu’un seul groupe ne réussira pas à résoudre le problème. La solution est entre nos mains à tous.”

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