Le festival « Nouvelles vues Haïti » et ses organisatrices déterminées   – AyiboPost

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Les deux jeunes femmes partagent une passion ardente pour le cinéma, et la diffusion des films

Après sa sortie de l’école Ciné Institute à Jacmel, Wendy Desert était en colère, découragée et frustrée. Comme nombre de ses camarades, elle s’était rendu compte qu’il faut des matériels et un marché pour faire du cinéma. Ces choses n’existent pas et n’ont jamais existé en Haïti.

Alors que de nombreux jeunes de sa promotion se sont orientés vers d’autres domaines, Wendy Desert a décidé de créer ce qui lui manquait en 2017. Avec son amie et collaboratrice, Sephora Monteau, et d’autres collègues professionnels de l’audiovisuel et de la culture, elle met sur pied le Festival Nouvelles Vues Haïti. Il s’agit d’un espace pour parler cinéma, projeter des films, se former et évoluer en tant que professionnels de l’audiovisuel.

Projection devant Rex Théâtre, mai 2018

La meilleure façon de faire vivre un film reste le visionnage dans une salle de adaptée. C’est aussi l’un des plus gros manques dans ce secteur. Pour dénoncer cette situation, l’équipe du festival avait commencé par projeter des films sur la façade d’anciennes salles, comme le Rex Théâtre, le Triomphe ou l’Eldorado.

Deux ans après cette première expérience, Wendy Desert, Séphora Monteau et leur équipe, ont réussi à faire rentrer le festival dans une vraie salle de cinéma en jetant leur devolu sur le Triomphe, en 2019. Cette année encore, le festival investit la même salle durant près de cinq jours. Pour l’occasion, une compétition internationale avec à la clé quatre grands prix a été proposée pour la première fois.

Projection Triomphe, mai 2019

Pourtant, à une semaine du lancement des activités, les organisateurs de l’initiative ont choisi d’annuler une projection prévue en prélude au festival, en signe de protestation face à l’assassinat d’Evelyne Sincère. Ils ont même penser à tout reporter à cause de l’insécurité grandissante dans le pays, mais n’ont pas céder face à la peur. « Cette année a été terriblement difficile et jusqu’à présent, on n’arrive pas à croire qu’on l’a fait », déclare Monteau.

Temples du 7e art

Les coordonatrices du Festival Nouvelles Vues ont été les premières à proposer une activité culturelle internationale sur le cinéma à Port-au-Prince. L’objectif premier était de poser une action militante pour sensibiliser la société civile sur la disparition des salles de cinéma dans le pays. Aussi, de participer à l’émergence du cinéma haïtien.

« Certaines [des anciennes salles] abritent d’autres structures aujourd’hui, comme le Sénégal qui est devenue un centre sportif. D’autres sont même devenues des églises », soutient Wendy Desert.

Pour utiliser la salle de Triomphe, Wendy Desert et Sephora Monteau ont dû remporter une bataille administrative serrée.

Projection devant Rex Théâtre, mai 2018

Ce qui serait mieux, d’après ces proféssionnelles de l’audiovisuel, c’est que les salles du Triomphe soient ouvertes au grand public et qu’elles proposent aux amateurs de cinéma une programmation riche et diversifiée pour les reconnecter avec la culture de l’art visuel. L’espace ne devrait pas ouvrir ses portes uniquement lorsqu’il y a un festival ou une activité quelconque.

Durant les évènements liés aux Peyi lòk, le Triomphe a subi une attaque, ses vitres sont presque toutes brisées. Pour mitiger les risques cette année, les organisateurs du Festival Nouvelles Vues ont obligé les participants à pénétrer l’espace en empruntant une petite entrée à l’arrière du bâtiment.

Par conséquent, la grande ouverture du festival, un événement public, ressemblait plus à un événement privé ou réservé. « Mais cela n’a pas été vu comme une contrainte, parce que l’idée finale était que les gens puissent regarder un film, dans une bonne salle, bien sonorisée, avec un bon écran, et des images bien calibrées », intervient Wendy Desert.

Ouvert sur le monde

Le Festival Nouvelles Vues Haïti offre une place de premier plan au cinéma des autres communautés du monde. Pour sa quatrième édition, elle a fait un focus sur celles de l’Afrique et de la Caraïbe. « Ils nous fallait nous tourner vers d’autres pays voisins [géographiquement ou culturellement] pour faire des films et faire le festival », précise Séphora Monteau qui officie comme vice présidente de l’association Sinenouvèl.

Affiche Festival Nouvelles Vues, 2020

Aussi, Desert et Monteau ont introduit en Haïti le mouvement Kino qui est une sorte de laboratoire de créativité et d’expression dans le domaine du cinéma. Ce mouvement rassemble divers artistes, pour créer des films dans un temps record, entre deux et trois semaines.

Dans un contexte d’excitation non-compétitive, elles offrent à ces professionnels tous les matériels et conditions de création nécessaires pour faire des films et offrir des propositions cinématographiques inédites au public haïtien. En tout, elles ont organisé deux Kino avec l’organisation canadienne Kinomada.

En 2018, à Jacmel, le Kino a reçu seize cinéastes haïtiens et étrangers. En tout, quinze films ont été produits. Après l’atelier, les jeunes participants ont créé leur propre mouvement, Kinolakay. Ils ont organisé des laboratoires nationaux aux Cayes ou au Cap-Haïtien.

Projection Triomphe, mai 2019

Accomplissement incroyable

Pour mettre sur pied le festival, les jeunes réalisatrices ont frappé à toutes les portes. Cela a marché dès le départ avec l’ambassade Suisse. Julien Musseau qui était à l’époque chargé de mission audiovisuel à l’Institut Français a fourni un support vital. « C’est une personne pour qui j’ai beaucoup de reconnaissance, car il nous a aidé et a compris la bataille que nous allions devoir mener pour matérialiser ce projet », partage Wendy Desert.

Malgré les circonstances difficiles, les coordonatrices du festival voient grand et sont ambitieuses. Pour elles, le Festival Nouvelles Vues doit pouvoir dans cinq ans, se réaliser sur tout le territoire national, aider à la production de « bon » films haïtiens et former de nouveaux techniciens.

Monteau se décrit comme une artiste qui vit dans un pays où elle peine à se projeter. Celle qui a étudié la Gestion des affaires se bat avec beaucoup de rage et des incertitudes profondes. C’est un sentiment que Desert partage. Elle a travaillé à Muska et collabore actuellement avec le Centre d’art.

Les deux jeunes femmes souhaitent poursuivre leurs études universitaires, afin de devenir de meilleures artistes et de meilleures professionnelles. Par exemple, Monteau suit actuellement des cours en ligne pour un master en médiation culturelle.

Hervia Dorsinville

Cet article a été mis à jour avec des précisions de Wendy Desert. 27.11.2020 17:38

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