Les héros de la gendarmerie, un panthéon qui entretient la flamme

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Extrait du documentaire “L’étoffe d’un héros” de Marie-Sophie Tellier en hommage à Arnaud Beltrame

Image subject du documentaire “L’étoffe d’un héros” de Marie-Sophie Tellier en hommage au colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, qui avait été diffusé le 23 mars 2020 sur la chaîne Planète+ Crime Investigation puis sur myCANAL.

En France, la dimension culturelle du fait militaire est largement ignorée du grand public, créant un manque mémoriel. La Gendarmerie nationale fait exception: grâce à ses brigades et par la commémoration de ses héros, elle s’est ancrée dans les territoires et dans la mémoire collective. Comment? La politique mémorielle de l’establishment est passée d’une logique communautaire construite à l’consideration des seuls gendarmes à une logique de co-construction mémorielle du héros gendarmique, associant autorités locales et regard de la société civile. Aujourd’hui, la gendarmerie développe une nouvelle notion commémorative, celle de “héros du quotidien”. 

Les brigades territoriales qui répondent présent pour la inhabitants depuis plus de trois siècles sont le fruit d’un choix politique et d’un lengthy processus historique. Parmi nos 3100 brigades actuelles, 423 étaient ainsi déjà présentes, il y a 300 ans, sur le territoire de leur commune: ce sont nos “unités tricentenaires”, qui font la fierté de l’Arme. Après une première expérience tentée en Île-de-France à l’initiative de Colbert, c’est sous la Régence de Philippe d’Orléans que le secrétaire d’État Claude Le Blanc réforme l’ancienne maréchaussée pour lui donner la forme –jamais remise en trigger depuis lors– que nous lui connaissons aujourd’hui.  

Pour en savoir plus, lire notre dossier “La mémoire en mouvement”. Alors qu’Emmanuel Macron a souhaité la création d’une liste de personnalités pour mieux représenter “la diversité de notre identité nationale”, Le HuffPost se plonge dans l’histoire de France et dans l’actualité pour interroger notre mémoire collective.

Dès le XIXe siècle, la Gendarmerie prend l’habitude de baptiser ses casernes et quartiers de cavalerie, les transformant peu à peu en lieux de mémoire. Par l’apposition de plaques au nom d’anciens illustres, elle souhaite offrir aux gendarmes des modèles qui rassemblent les qualités fondamentales de l’establishment, afin que chacun s’encourage de leurs nobles vertus. En rappelant le sens du sacrifice inhérent à la situation militaire, elle délivre un message essentiel, aussi bien au monde militaire qu’au monde civil: le gendarme remplit sa mission sans esprit de retenue, il est prêt à risquer sa vie pour la Nation.

 

Un message essentiel est délivré aussi bien au monde militaire que civil: le gendarme remplit sa mission sans esprit de retenue, il est prêt à risquer sa vie pour la Nation.

 

Après l’avènement de la IIIe République, l’establishment se préoccupe de structurer la nouvelle gloire du corps en intégrant localement les prouesses et les sacrifices individuels dans la gestion des honneurs. Les hommages sont souvent initiés par les pouvoirs publics civils qui désirent ainsi témoigner leur estime à l’égard de l’establishment et des militaires morts en service. La hiérarchie de la Gendarmerie se contente alors d’avaliser la démarche et d’honorer les victimes du devoir au sein des brigades[1]. À partir des années 1880, l’évolution s’accélère: la Gendarmerie se dote enfin d’une politique officielle d’appellation des casernes. On observe alors une “généralisation de l’éthique héroïque”. Les officiers sont invités à composer des “historiques” afin de recenser les actions d’éclat et leurs auteurs. Le however est d’entretenir la flamme héroïque et de constituer un panthéon propre à l’establishment[2].

Au début du XXe siècle, le commandement et les associations corporatistes prennent le relais. Car, si les municipalités marquent encore parfois leur attachement à la contribution du gendarme à la paix sociale, elles cherchent avant tout à célébrer les actes individuels. Dans les années 1930, les hommages civils à l’establishment en tant que telle se font ainsi plus rares. En revanche, le rôle de la hiérarchie militaire devient essentiel dans la transformation des casernes en lieux de mémoire. En témoigne la célébration officielle du capitaine Paul Fontan: héros du temps de paix, par sa participation décisive à l’interpellation du fameux criminel Bonnot, il est aussi un héros de guerre, tué au entrance en décembre 1914, à la tête des hommes qu’il menait à l’assaut. Cette double mémoire héroïque en fait un exemple toujours vivant aujourd’hui, comme l’atteste le message adressé à ses troupes par l’actuel chef de la Gendarmerie, le général Rodriguez, à l’event du 11 novembre 2020.

Après la Seconde Guerre mondiale, les hommages collectifs rendus dans les états-majors prennent de l’ampleur, tandis que les stèles, plaques et autres inscriptions mémorielles se multiplient sur les locations d’armes et aux murs des casernes. Les héros de la Résistance, tels que le général Maurice Guillaudot, compagnon de la Libération, le lieutenant-colonel Jean Vérines et le chef d’escadron Georges Martin, tous deux fusillés par l’occupant, ou encore l’adjudant-chef Marcellin Cazals, Juste parmi les Nations, rejoignent le panthéon de la Gendarmerie. Les monuments qui leur sont dédiés confèrent un surcroît de sens à l’engagement des gendarmes. Cependant, la naissance de ces nouveaux lieux de mémoire n’est pas linéaire: il y a un décalage chronologique vital entre l’événement et le monument qui le commémore. Si, dès 1946, plusieurs casernes prennent le nom de gendarmes morts pour la France entre 1940 et 1944, ce n’est qu’à partir de la fin des années 70 qu’ont lieu la plupart des baptêmes en hommage aux héros des années sombres. Cette politique s’accentue lors des 40e et 50e anniversaires de la Libération. Un tel délai a permis de garantir la pertinence des choix réalisés et d’éviter ainsi toute éventuelle polémique dans un contexte de sensibilité mémorielle croissante[3].

 

Les monuments qui leur sont dédiés confèrent un surcroît de sens à l’engagement des gendarmes.

 

Grâce à cette valorisation différée, la politique de baptême des casernes passe, du milieu des années 70 à la fin des années 90, d’une logique de mémoire communautaire construite à l’consideration des seuls gendarmes, dans l’indifférence ou à l’exclusion du regard civil, à une logique de co-construction mémorielle du héros gendarmique, légitimée par un nouveau triptyque: la famille du parrain, l’establishment elle-même et le territoire concerné. L’enjeu est suffisamment vital pour qu’un texte vienne encadrer et réglementer la création de ces lieux de mémoire. 

Le choix du parrain s’opère en deux temps. La demande, émanant le plus souvent des unités de Gendarmerie départementale ou cell, est transmise à la Délégation du patrimoine de la Gendarmerie afin d’examiner l’honorabilité et l’exemplarité du profil proposé. À cet égard, la circulaire relative à l’appellation des casernes précise que le “nom proposé doit être celui d’une personnalité ou d’un militaire dont le comportement a été glorieux et sans équivoque, mort au champ d’honneur ou en service, ou ayant accompli des actions d’éclat au cours de sa carrière”. Après une première vérification interne, la famille du futur parrain, ainsi que le préfet du département concerné, sont sollicités en vue d’obtenir leur accord de principe. Lorsque toutes les events se sont entendues, c’est le Directeur général de la Gendarmerie en personne qui est saisi afin de donner son agrément. Si la décision est optimistic, un arrêté préfectoral est pris pour entériner le baptême républicain de la caserne et organiser la cérémonie d’hommage public. La procédure vise ainsi à un syncrétisme mémoriel, à la fois institutionnel, individuel et territorial, afin d’intégrer au mieux la determine exemplaire dans son environnement commémoratif.

 

La belle determine du colonel Arnaud Beltrame, héros de la Gendarmerie, cristallise parfaitement le phénomène.

 

Au fil des années, le ceremony du baptême de caserne est donc devenu un véritable levier de coopération, voire de coproduction patrimoniale à l’échelle des territoires (comme l’on parle de coproduction de sécurité entre les forces de l’ordre et les acteurs locaux). Il favorise l’ancrage de la Gendarmerie dans son espace de vie et d’emploi, ainsi que la diffusion et la fertilisation des valeurs civiques et héroïques dans la société. Parfois, les édiles eux-mêmes effectuent les démarches liminaires pour baptiser les casernes présentes sur leur territoire d’élection. Outre le témoignage de respect, c’est aussi un effet d’affiliation symbolique qui peut être recherché. La mémoire du héros trouve alors à s’inscrire dans une politique d’affirmation de l’histoire et des valeurs locales.

La belle determine du colonel Arnaud Beltrame, héros de la Gendarmerie, cristallise parfaitement le phénomène. Son geste de braveness et de sacrifice, lors de l’attaque islamiste du 23 mars 2018 à Trèbes dans l’Aude, a saisi chaque Français de stupeur et d’admiration, et l’hommage a aussitôt gagné l’ensemble du pays. Notre camarade est ainsi devenu l’incarnation revendiquée de l’héroïsme des gendarmes face au terrorisme. Ces trois dernières années, pas moins de neuf casernes ont d’ores et déjà été baptisées de son nom, comme le sera très bientôt la Cour d’honneur du siège de la Gendarmerie, à Issy-les-Moulineaux.

 

“Certains pourraient croire que l’héroïsme est inaccessible au commun des mortels. En vérité, vos faits d’armes sont quotidiens. (…) Nous n’avons pas besoin de surhommes, mais de femmes et d’hommes sûrs.”Le Général Rodriguez aux gendarmes

 

Aujourd’hui, la Gendarmerie développe une nouvelle notion commémorative, celle de “héros du quotidien” qui sera notamment mise à l’honneur dans le cadre des cérémonies du 14 juillet prochain: c’est d’abord dans l’motion et la pratique de chaque jour que nos héros transcendent leurs valeurs et choisissent, lorsque la scenario l’exige, d’aller aux limites ultimes de leur engagement. Nulle contradiction ni resolution de continuité entre les héros des temps d’exception et ceux du quotidien; bien au contraire, ils appartiennent à la même famille et partagent la même exemplarité professionnelle. “Certains pourraient croire que l’héroïsme est inaccessible au commun des mortels, écrit ainsi aux gendarmes le général Rodriguez à la fin de l’année 2020, en vérité, vos faits d’armes sont quotidiens. (…) Nous n’avons pas besoin de surhommes, ajoute-t-il, mais de femmes et d’hommes sûrs.″[4] Tels sont les gendarmes héros du quotidien, eux qui jamais n’abandonnent la mission, quels qu’en soient les risques. C’est dans cette exigence vécue au présent puis célébrée dans la mémoire collective que se tisse chaque jour le lien indestructible entre la Gendarmerie et la Nation.

 

Notes et textes de référence pour en savoir plus:

[1]  Frédéric ERZEN, “La célébration de la figure du gendarme au travers des lieux de mémoire”, dans Édouard EBEL et Claude d’ABZAC-EPEZY (dir.), La représentation du héros dans la tradition de la gendarmerie XIXe et XXe siècles, Cahiers du CEHD n° 35, 2008, pp. 95-96.

[2]  Arnaud-Dominique HOUTE, “L’invention d’un panthéon professionnel: la gendarmerie du XIXe siècle et ses héros”, dans Édouard EBEL et Claude d’ABZAC-EPEZY (dir.), ibid., pp. 37-50.

[3]  Frédéric ERZEN, “La célébration de la figure du gendarme au travers des lieux de mémoire”, ibid., pp. 98-100.

[4] Général Christian Rodriguez, ”À nos héros du quotidien”, message adressé aux gendarmes, 18 décembre 2020.

 

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