L’orgue du XXIe siècle, un défi technologique et musical « Aller + Loin « ResMusica

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Après une vingtaine d’années déjà écoulées en ce XXIe siècle, un premier regard peut être porté sur certaines orientations concernant l’histoire de l’orgue de notre temps. Quelques pistes sont à suivre nous permettant de mieux cerner un orgue nouveau, puisant souvent ses inspirations dans le passé et parfois se tourner vers un orgue « fiction », avide de technologies les plus avant-gardistes.

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Les orgues de la Cathédrale d’Evreux

Petit Historique

Depuis toujours, l’instrument orgue ne cesse d’évoluer au gré du temps, des modes, des courants musicaux et autres découvertes qui en font aujourd’hui une machine d’une grande complexité technologique. Au delà des transformations liées aux changements de styles musicaux, les facteurs d’orgue ont suivi de tout temps les améliorations purement techniques : tempéraments de la gamme, tractions des claviers (Machines Barker), nouveaux jeux… Pour autant c’est l’arrivée de l’électricité qui va révolutionner l’instrument à partir des années 1920, principalement outre-atlantique. Désormais, les souffleries peuvent être alimentées par des turbines remplaçant avantageusement les souffleurs avec leurs durs efforts physiques. La transmission des notes aux claviers est désormais rendue possible grâce à des électro-aimants qui tirent les soupapes et rendent l’exécution souple grâce à une traction légère, même pour de gros instruments à claviers multiples. On verra par la suite l’utilisation sophistiquée que l’électricité permet en matière de programmation de sonorités.

On a vu aussi se développer dès le XIXe siècle d’autres ressources dont la fameuse boite expressive qui permet une modulation de l’intensité sonore par des volets mobiles englobant dans un espace déterminé au moins un plan sonore de l’orgue, le clavier de « récit » en général. Ce système qui vit sa naissance de manière rudimentaire sur certains orgues dès la Renaissance atteignit son apogée à la fin du XIXe siècle. Chaque époque a ainsi apporté sa pierre, avec celles qui sont entrées dans l’histoire de l’orgue et y sont restées, d’autres abandonnées, l’alchimie machine/musique n’ayant pas toujours opéré.

L’évolution de l’orgue avec les premières technologies

Quand on regarde les trois derniers siècles, l’orgue a successivement rencontré les époques baroque, classique, romantique, symphonique et moderne, jusqu’à nos jours. L’impact a été tel sur la structure même de l’instrument qu’il en a gardé des caractéristiques qui se sont souvent rajoutées les unes aux autres au cours du temps plutôt que de les voir disparaitre brutalement. La période dite « de transition » du début du XIX° siècle montre un orgue en recherche d’un monde musical nouveau et adapté à son temps. Peu à peu apparait en France le romantisme avec le tandem indissociable César Franck et Aristide Cavaillé-Coll, qui aboutit au XXe siècle au symphonisme de Vierne et de Widor. A chaque fois l’orgue grandit, apporte de nouvelles possibilités. Les orgues électrifiés des États-Unis émerveillent les compositeurs dont Marcel Dupré dès les années 1920 à Philadelphie, où il jette les jalons de sa Symphonie Passion. De tels changements dans la manière de concevoir les orgues sont peu à peu introduits sur les instruments européens. Le XX° siècle voit l’apparition de ces machines où tout semblait alors possible.

Le Grand-Orgue de la Cathédrale de Chartres

Le Grand-Orgue de la Cathédrale de Chartres

Cependant un mouvement musical « les amis de l’orgue » voit le jour avec à sa tête le musicologue Norbert Dufourcq et l’organiste André Marchal. Leur souhait était de retrouver un orgue qui permettrait de jouer le répertoire du XVIIe siècle à nos jours, une sorte d’orgue de synthèse, pour tout jouer. Le facteur d’orgue Victor Gonzalez fut le chef de file de ce courant appelé « néo-classique ». Il résumait tout ce que l’orgue pouvait apporter alors de mieux : jeux dans le style ancien et romantique, avec un grand récit expressif. C’était la réunion en un seul orgue des styles de trois siècle de musique. Pour autant, les jalons pour un orgue de l’avenir étaient lancés. L’orgue de la cathédrale de Chartres illustre alors ce type de réalisation. Certes la fin du XXe siècle voit aussi un mouvement pour la sauvegarde de l’orgue ancien (AFSOA) dont l’organiste Michel Chapuis fut l’un des principaux artisans. Son but était la sauvegarde d’instruments anciens que les époques suivantes avaient transformé parfois de manière abusive. Grâce à eux, de nombreux instruments ont ainsi été sauvé, restant dans le riche patrimoine des orgues de France. Bien entendu ce qui s’est passé en France se retrouve d’une certaine manière à l’étranger, en matière de sauvegarde et aussi pour préparer l’orgue du futur.

Vers l’orgue du XXIe siècle : deux paramètres fondamentaux

A la fin du XXe siècle, l’orgue continue sa route sur le chemin du modernisme. Deux aspects sont à considérer : le style musical et la technologie. Pour le son de l’orgue, il en est un qui a beaucoup fasciné et inspiré les artistes, c’est celui de Notre-Dame de Paris. Il est un parfait exemple de l’évolution de l’orgue en France depuis la fin de l’Ancien Régime. Classique avec François-Henri Clicquot, reconstruit par Aristide Cavaillé-Coll au XIXe siècle, puis électrifié et agrandi par de nouveaux jeux sous la houlette de Pierre Cochereau à partir de 1963. Par la suite, il bénéficie encore de deux autres campagnes de travaux en 1992 et 2012-14. L’état de l’orgue sous Pierre Cochereau a représenté un archétype absolu. C’est là dessus que s’est forgé un son « Notre-Dame » ! Les ingrédients principaux en sont des jeux de pédale très grave (Contrebombarde de 32 pieds) et une batterie de jeux en chamade, avec tout un ensemble symphonique tel que l’avait développé Aristide Cavaillé-Coll augmenté de plein jeux classiques. Tous les grands instruments actuels réclament ces timbres là qui sont le couronnement d’une grande composition apte à satisfaire toute situation. Voilà une base sonore bien établie pour l’orgue du XXIe siècle. Il en existe d’autres, dont les travaux de Jean Guillou et les réalisations qui en ont découlé. Des instruments futuristes par leur design, leur composition sonore originale parfois déroutante et des commodités améliorées : étendue des claviers, mise en mémoire de registrations…

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L’orgue de Notre-Dame des Neiges à l’Alpe d’Huez

Quelques réalisations actuelles

Fort de ses avancées technologiques et de ses options musicales et acoustique, l’orgue de notre siècle se dessine peu à peu. Une certaine standardisation des consoles est apparue, souvent calqués sur les modèles anglo-saxons. A ce propos, on a vu apparaitre depuis quelques années de nouveaux instruments dans des salles de concert. On a en mémoire les exemples de Paris, Montréal, Hambourg ou Moscou. Le buffet au dessin futuriste doit s’intégrer dans l’architecture souvent très moderne de la salle. On installe deux consoles, l’une dans l’instrument comme d’habitude et l’autre baladeuse, dans la salle, servant pour les exécutions avec orchestre. Ce concept de la double console se retrouve aussi dans certains projets d’orgues d’église, le plus célèbre ayant été l’orgue de l’église Saint Eustache à Paris et qui ouvrait la voie à de nouvelles habitudes. Le public peut aussi voir directement l’interprète sans passer par une installation vidéo. Grâce à l’électronique « embarquée », une foule d’opérations peuvent être envisagées : registres baladeurs d’un clavier à l’autre, inversion des claviers, mise en mémoire des jeux quasiment à l’infini, fonction de sostenuto (notes tenues automatiquement), système « Replay » enregistrant le jeu de l’organiste et permettant à l’orgue de rejouer ensuite ce qui a été mis en mémoire, division du pédalier pour permettre une sonorité différente à chaque pied, etc…

Mieux encore l’amélioration de la traction électrique des notes par des systèmes d’attaques progressives comme sur un orgue à traction mécanique directe est disponible avec la transmission numérique proportionnelle qui permet une ouverture des soupapes de notes de manière graduelle. On le voit, la technologie a pris désormais une part importante dans les orgues construits aujourd’hui.

Une sophistication du son et des buffets

Les grands facteurs d’orgue de notre temps continue à soigner de plus en plus l’harmonie des orgues, c’est-à-dire la manière même de faire sonner (on dit parler) chaque tuyau selon des gestes souvent hérités du passé. Une esthétique XXIe siècle peut se dégager au niveau de la composition même des instruments avec des familles de jeux, celles qui sont immuables depuis toujours (les principaux les flutes, les anches…) avec la présence de chamades et de jeux graves de 32 pieds au pédalier. D’autres jeux plus futuristes utilisent des harmoniques éloignés : jeux de septième, neuvième et autres combinaisons faisant appels à d’autres échelons d’harmoniques dites impaires (quarte et sixte). On le voit, l’instrument peut se montrer des plus complexes, mais repose désormais sur un savoir accru, puisant ses ressources acoustiques grâce aux connaissances des gestes des facteurs d’orgue du passé, qui utilisés de la sorte génèrent des résultats des plus achevés. Les mélanges de jeux chantent de manière très musicale quelque soit l’option esthétique choisie.

Les buffets eux aussi, libérés de contraintes purement physiques permettent d’intégrer de manière très souple tous les éléments que la technologie moderne leur offre. Les esthétiques peuvent être audacieuses et futuristes. Le tuyau reste toujours l’élément essentiel en matière visuelle lors de l’élaboration du buffet, nombreux sont les exemples tant dans les salles de concerts que dans certaines églises.

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L’orgue du Walt Disney Concert Hall

le visage d’un orgue nouveau

En conclusion, ce qui se dégage une vingtaine d’années après le début du XXIe siècle, c’est l’émergence d’un orgue qui bénéficie à la fois d’un apport technologique, électronique et numérique de la plus grande sophistication, et d’autre part, d’une grande capacité à générer un son hautement travaillé et mis au point par des harmonistes de grand talent qui font la valeur des ateliers de facture, petits ou grands. Certaines ergonomies déjà anciennes sont parfois retenues dans la disposition des consoles en amphithéâtre à l’image de celles construites voici deux siècles.

Le mariage entre le souvenir d’un orgue aux sonorités efficaces et musicales et l’avenir d’un instrument riche des derniers cris de la technique informatique parait des plus heureux. L’orgue ne manquera pas encore d’évoluer au cours de ce siècle afin de suivre le monde et toute une littérature musicale, en perpétuelle effervescence. Le bilan sera pour plus tard car bien des choses changeront d’ici quelques décennies.

Crédits photographiques : Les orgues de la Cathédrale d’Evreux © Didier Roubinoff : le Grand-Orgue de la Cathédrale de Chartres © L. Bouis ; L’orgue de Notre-Dame des Neiges à l’Alpe d’Huez © Association Notre-Dame des Neiges; L’orgue du Walt Disney Concert Hall © Federico Zignani, courtesy of LA Phil

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