Penthesilea de Dusapin porté à l’écran par la Philharmonie de Paris « Livestream « ResMusica

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Philharmonie de Paris. Grande salle Pierre Boulez. 27-X-2020. Pascal Dusapin (né en 1955) : Penthesilea, opéra avec prologue, onze scènes et épilogue ; livret en allemand de Pascal Dusapin et Beate Haeckl d’après Heinrich von Kleist ; mise en espace et réalisation, Philippe Béziat : mise en lumière Cécile Trelluyer. Christel Loetzsch, mezzo-soprano, Penthesilea ; Georg Nigl, baryton, Achilles, Marisol Montalvo, soprano, Prothoe ; Paul Gay, baryton-basse, Odysseus ; Noa Frenkel, contralto, Oberpriesterin ; Chœur de chambre Accentus ; chef de chœur Richard Wilberforce ; Dispositif électroacoustique, Thierry Coduys ; Orchestre de Paris ; direction Ariane Matiakh
Concert sans public diffusé en direct sur le site PhilharmonieLive

Privée de son public mais dans des conditions optimales de retransmission en direct, et en écoute binaurale sur son site, la Philharmonie de Paris présente Penthesilea de Pascal Dusapin, le septième ouvrage lyrique du compositeur donné en version de concert, avec les ressources de la lumière et de la vidéo.

christel loetzsche
Le plateau a été surélevé pour accueillir les chanteurs sur le devant de la scène où s’affrontent les deux phalanges ennemies, les trois femmes, dont la reine des Amazones Penthésilée, et les deux hommes, Achille et le stratège Ulysse, dans un combat sanguinaire d’une violence inouïe dont Pascal Dusapin entretient la tension exacerbée durant les quatre-vingt dix minutes du spectacle.

On connait l’attachement de Dusapin dramaturge aux mythes de l’Antiquité qu’il revisite notamment dans son troisième ouvrage lyrique Medea. Le personnage de Penthésilée le poursuit depuis trente ans et il entreprend lui-même, avec la collaboration de l’écrivaine allemande Beate Haeckl, l’écriture du livret d’après le drame d’Heinrich von Kleist dont nous parvient la beauté du verbe. Le thème est celui du conflit intérieur, violent et destructeur, de la guerrière Penthésilée, déchirée entre son amour pour Achille, qu’elle a ressenti avant même l’affrontement, et cette loi ancestrale, dont le temps a enfoui la source véritable, qui l’empêche de vivre sa passion et l’amènera, par fanatisme, à supprimer/dévorer celui qu’elle aime car elle n’a pu le vaincre par les armes.

« Penthésilée est seule, abandonnée, désertée […]», nous dit Pascal Dusapin dans sa note d’intention. C’est ainsi qu’elle apparait durant le prologue, couchée sur un matelas tandis que la harpe soliste égrène une mélodie aux tournures archaïques : un temps suspendu (on ne peut s’empêcher de penser à la chanson du marin dans le premier acte de « Tristan ») dont la musique nous sera rappelée au cœur du drame par les interventions nombreuses de la harpe. Les couleurs de l’orchestre (gros plan sur la clarinette contrebasse) sont d’emblée très sombres et la musique rampante, avec ses trames sonores entretenues par les vents et traversées de fulgurances aigües. Le cymbalum y prend une place importante dont les résonances étranges ne laissent d’inquiéter. Somme toute assez discrète, la partie électroacoustique (sons fixés), bénéficiant d’un dispositif d’écoute spatialisé, n’intervient qu’à certains moments-clés du drame (sifflements des flèches, tonnerre, horde de chiens, etc.), comme un arrière-plan suggestif voire métaphorique. Le chœur, celui d’Accentus superbement préparé, est davantage sollicité dans la première partie du drame dont il exacerbe la tension par des commentaires musclés rappelant le rôle qui lui est dévolu dans la tragédie antique.

L’écriture vocale de Pascal Dusapin est au service du texte, adoptant la forme d’un parlé-chanté très expressif. Jamais concurrencée par l’orchestre, la voix est parfois entendue a cappella, dans un silence éloquent. Les deux personnages masculins sont à cour, présentés comme d’ardents guerriers ivres de gloire. Exultant sur une musique de fanfare, Achille – fidèle et vaillant Georg Nigl – se joue des flèches décochées par les Amazones, la scène donnant lieu à un effet audio-visuel un rien gadget qui a le mérite de détendre l’atmosphère. Achille restera extérieur au drame qui ravage Penthésilée, comme en témoigne sa propre interrogation : « Qui es-tu merveilleuse créature ? ». Voix profonde et puissante, Paul Gay/Ulysse tentera jusqu’à la fin d’éloigner son compagnon de lutte de l’emprise féminine. Du côté des Amazones, la contralto Noa Frenkel/La grande prêtresse impressionne par l’ampleur et la projection de sa voix dans une des pages les plus ambitieuses de l’opéra (incluant également la vidéo) où elle commente le combat de Penthésilée, secondée par la flûte alto et l’intervention d’une « clarinette-duduk » aux inflexions orientalisantes. La soprano Marisol Montalvo/Protoe, plus humaine et plus touchante, endosse un personnage à double facette, dont les lignes expressives laissent apprécier la flexibilité et la chaleur du timbre vocal. Elle est l’Amazone dévouée à sa reine, qui veut « la servir jusqu’à l’enfer », et celle qui tentera en vain de la ramener à la raison. Mais rien ni personne ne détourneront Penthésilée de son obsession.

Superbe tragédienne dont le registre grave prend parfois les couleurs d’une chanteuse Nô, la sculpturale, mezzo-soprano allemande, succède à Natascha Petrinsky, créatrice du rôle en 2015 à La Monnaie. Elle incarne une Penthésilée fière et sauvage, aveuglée par la haine lorsqu’elle se découvre vaincue à l’issue du premier combat. Elle éructe, bégaie, hennit comme son cheval dans un solo éprouvant où elle bascule dans la folie. Superbe est le duo où elle défie verbalement Achille, chacun des personnages campant sur sa position. Penthésilée se retrouve seule et abandonnée dans son lamento final (somptueux), renonçant à la loi des femmes pour suivre dans la mort celui qui l’a aimée. L’investissement physique et vocal est total, où tous les registres expressifs du chant sont explorés, y compris la voix parlée, chez une interprète dont chaque frémissement de lèvres nous est donné à voir grâce à la caméra.

La cheffe Ariane Mattiakh est bien présente à l’écran, elle-aussi, et d’une concentration sans faille pour fédérer les forces en présence, conférant puissance et couleurs à un Orchestre de Paris flamboyant. Quant au chœur Accentus, c’est lui qui a le dernier mot, Hoffnung (Espoir), chanté sur les notes égrenées de la harpe.

Crédit photographique : © https://fr.christelloetzsch.com

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Philharmonie de Paris. Grande salle Pierre Boulez. 27-X-2020. Pascal Dusapin (né en 1955) : Penthesilea, opéra avec prologue, onze scènes et épilogue ; livret en allemand de Pascal Dusapin et Beate Haeckl d’après Heinrich von Kleist ; mise en espace et réalisation, Philippe Béziat : mise en lumière Cécile Trelluyer. Christel Loetzsch, mezzo-soprano, Penthesilea ; Georg Nigl, baryton, Achilles, Marisol Montalvo, soprano, Prothoe ; Paul Gay, baryton-basse, Odysseus ; Noa Frenkel, contralto, Oberpriesterin ; Chœur de chambre Accentus ; chef de chœur Richard Wilberforce ; Dispositif électroacoustique, Thierry Coduys ; Orchestre de Paris ; direction Ariane Matiakh
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