Pour le journaliste haïtien, la violence vient d’abord de la police – AyiboPost

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Régulièrement, la police agresse et maltraite les travailleurs de la presse en toute impunité

Le photojournaliste Edris Fortuné assurait la couverture d’une manifestation de l’opposition le 15 janvier dernier quand il a été attaqué par un policier, au sein du commissariat de Port-au-Prince, en marge de l’arrestation de deux protestataires.

Les professionnels, journalistes et avocats, qui étaient présents lors de l’arrestation, avaient été priés de quitter l’enceinte du poste.

Dans la débandade qui s’en est suivie, un agent a aspergé le nez de Fortuné avec une substance chimique, selon deux témoins. Quand le photojournaliste a pointé sa caméra en path de l’officier, il s’en est pris directement à ses yeux.

« Je ne peux pas dire qu’il a reçu l’ordre de le faire, mais il ne s’agit pas d’une motion isolée parce que le policier a pris Edris pour cible, personnellement », déclare André Louis, un présentateur de radio, qui lui aussi, se trouvait au commissariat.

« Parfois les policiers reçoivent l’ordre d’attaquer des journalistes qui ont un regard critique », regrette Fortuné.

Journaliste indépendant, Edris Fortuné travaille occasionnellement pour Associated Press en Haïti. Il « documente » les soubresauts politiques, les protestations antigouvernementales et prend place contre les exactions des forces publiques depuis plus d’une décennie.

« Parfois les policiers reçoivent l’ordre d’attaquer des journalistes qui ont un regard critique. L’un d’entre eux a pointé son arme dans ma path, au commissariat », regrette Fortuné.

Augmentation des abus

Une douzaine de journalistes victimes de violences policières durant ces quatre dernières années ont été interrogés dans le cadre de cet article. La majeure partie d’entre eux rapportent une augmentation des abus de la Police nationale d’Haïti envers la company, sous l’administration de Jovenel Moïse.

Plusieurs rapports d’organisations internationales confirment une détérioration de la state of affairs. Haïti a perdu 21 places dans l’Index sur la liberté de la presse sortie par Reporters sans frontières en 2020. C’est la plus forte baisse enregistrée pour l’année dans le monde.

L’année d’avant, RSF avait écrit au ministre de la Justice pour exprimer son inquiétude « face à l’augmentation des menaces et de la violence contre la presse en Haïti, et l’incapacité des responsables gouvernementaux à réagir de manière adéquate. »

Lire aussi: Des bandits attaquent cette journaliste à Grand Ravine. Son média l’abandonne.

Le débat sur la répression de la presse s’agite à l’intérieur du pays. « Je n’ai pas l’impression que les policiers visent délibérément la presse, tempère Hérold Jean François, directeur de Radio Ibo. Avec l’armée ou la police, le système est globalement répressif. Ils ne tiennent pas compte d’un groupe de citoyens en particulier. Ils exercent de la violence, et tout le monde s’en trouve victime. »

Haïti a perdu 21 locations dans l’Index sur la liberté de la presse sortie par Reporters sans frontières en 2020. C’est la plus forte baisse enregistrée pour l’année dans le monde.

Aucune manifestation ne semble pourtant se dérouler sans qu’un journaliste soit pris à partie par la police. Raynald Petit-Frère en a fait les frais lors d’une protestation l’année dernière. L’employé de Signal FM a reçu plusieurs coups de bâton d’un policier, à proximité de l’ambassade des États-Unis.

« J’étais clairement identifié », se rappelle le présentateur de nouvelles. La police ne protège pas les journalistes. On est traités comme des trafiquants de drogue. »

Régulièrement, des policiers qualifient des membres de la presse de « militants » qui les empêchent de faire leur travail avec un flot continu de dénonciations.

Les gangs protègent mieux

Un détail reste curieux. Les travailleurs de la presse rentrent et sortent des zones dites de non-droit, généralement sans égratignures.

Petit-Frère compte plusieurs visites au fief de bandits dans l’Artibonite, au Village de Dieu, à Tibwa ou à La Saline.

« Lorsque je me rends à Grand-Ravine, ce n’est pas parce que je suis habitué avec les ghettos, mais parce que je n’ai aucune peur, dit le professionnel des nouvelles. Les journalistes se sentent mieux protégés auprès des gangs, proceed Petit-Frère. Quand nous allons chez Odma — un truand de l’Artibonite (NDLR) — pour l’interviewer, nous sommes traités comme des princes. »

La plupart des médias traditionnels influents refusent de diffuser, sans traitement, les déclarations d’individus armés recherchés par la justice. Les nouveaux médias « monétisés » ont cependant un incitatif économique puissant pour ces varieties de contenus, puisqu’ils engrangent des vues rapidement, et génèrent de l’argent avec la publicité sur YouTube et Facebook.

Lire également: La précarité des journalistes fragilise la démocratie en Haïti

« Un bandit est une supply d’info, explique Yvens Rumbold, un ancien journaliste et spécialiste en communication. Ce qui pose problème, dit-il, c’est la vedettisation des bandits. Dans ces cas précis, les gangsters utilisent les travailleurs de la presse comme brokers de communication. »

La presse se trouve ainsi accusée de connivence avec les bandits qu’elle décide d’interviewer.

Le sujet ne fait pas l’unanimité. « Le bandit a droit à la parole, et il vous laisse travailler, après négociation », persiste Petit-Frère. Le journaliste maintient qu’il n’entre dans aucune transaction financière avec les individus illégalement armés qui contrôlent ces quartiers. La négociation suppose uniquement des précisions sur les endroits à filmer, les visages à cacher et le timing des publications.

Fuir pour sauver sa peau

Même avec ces précautions, le professionnel peut se trouver en difficulté. Deux des journalistes interrogés disent avoir quitté en trombe les quartiers populaires qu’ils habitaient, à trigger de menaces reçues après la diffusion d’informations sur ces zones.

« Ce sont les résignés qui acceptent presque tout qui pratiquent ce métier, tance Petit-Frère. Si j’ai une info et j’estime qu’elle peut me couter la vie, je ne la diffuserai pas ».

Plusieurs incidents impliquant les travailleurs de la presse ont été répertoriés dans les quartiers chauds. Vladjimir Leganeur est porté disparu depuis mars 2018, après qu’il s’est rendu à Grand-Ravine, pour réaliser un reportage. En mai 2020, des bandits de Tibwa s’en sont pris à un groupe de journalistes dans la même zone.

Lorsqu’il est victime des bandits, le journaliste haïtien n’obtient pas justice. Il n’en reçoit pas non plus après les attaques des forces de l’ordre.

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Dimanche Bonest portait une veste sur laquelle le mot « presse » était écrit, et sa moto arborait la même inscription, le 13 novembre 2020 à Carrefour Fleuriot. Des policiers du Polifront y enlevaient des barricades posées par des manifestants.

Alors que le journaliste rapportait les informations en direct, un policier a dégainé son arme et tiré à plusieurs reprises pour l’intimider.

Deux des journalistes interrogés disent avoir quitté en trombe les quartiers populaires qu’ils habitaient, à trigger de menaces reçues après la diffusion d’informations sur ces zones.

L’employé de Zenith FM, une radio très critique envers l’administration en place, n’est pas à son premier incident. Un agent de la PNH l’a bastonné fin avril dernier au Kiosque Occyde Jeanty. Il y couvrait la décision de l’Office nationwide de l’identification de continuer la distribution des cartes d’identification, en pleine pandémie de Covid-19.

Pour les deux épisodes, Bonest a porté plainte respectivement à l’inspection générale de la PNH et au niveau de la justice. Sa complainte a été reçue dans le premier cas, et un commissaire du gouvernement l’a entendu pour la deuxième occasion. Aujourd’hui encore, il attend des nouvelles de l’avancement de ces dossiers.

Impunité généralisée

« L’picture que nous voulons projeter est celle d’une collaboration totale avec la presse », déclare l’inspecteur Gary Desrosiers. Questionné sur d’éventuelles sanctions contre des policiers agressifs ces quatre dernières années, le porte-parole adjoint de la PNH n’a pas pu donner un seul exemple concret.

L’impunité dont jouissent les policiers produit des effets néfastes sur l’écosystème de l’info. « Les journalistes deviennent réticents pour couvrir ce qui se passe et servir le public, décrit Yvens Rumbold. C’est donc une atteinte au droit à l’info, puisque la société ne pourra pas trouver les informations dont elle a besoin. »

Plusieurs facteurs contribuent à renforcer cette impunité. Les policiers circulent souvent encagoulés, dans des véhicules sans plaque d’immatriculation, et ils ne portent aucun numéro d’identification.

En octobre 2019, un agent de l’Unité de sécurité générale du Palais nationwide a bastonné avec une arme longue Raynald Petit-Frère, au Champ de Mars. Le journaliste n’avait aucun indice pour identifier son agresseur, lorsqu’il devait porter plainte.

« La première fois qu’un policier m’a frappé, je n’ai pas porté plainte parce que je sais que cela ne servirait à rien, témoigne Petit-Frère. C’est à vous de vous protéger. Sinon, vous devenez un bilan ! »

Widlore Mérancourt

La picture de couverture a été prise au commissariat de Port-au-Prince par Edris Fortuné le 15 janvier dernier. 

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